LE CRABE A EU RAISON DE MAMAN

 

Ma mère est morte depuis quelques heures. J’ai besoin de parler à quelqu’un. Mais voilà, lorsque je souhaite discuter de ma douleur avec mes amis, ils me fuient. Quoi dire à une personne qui vient de perdre sa mère ? Je comprends pourquoi personne ne veut discuter avec moi. Pour les autres, ce doit être un moment à garder pour soi.

Jamais je n’aurais pensé écrire quelque chose de personnel sur la mort de maman. C’est trop près de la réalité, je comble un vide que j’ignore. Probablement le regret immense de n’avoir pas tout dit à ma mère, ce que j’aurais dû lui dire de son vivant. Parfois, je voulais prendre le téléphone et demander à ma mère :
« Raconte-moi les détails de ta vie ». La réalité ! Oui, je ne l’ai pas fait… Le plus étrange est que, lorsque ma mère était vivante, la vie semblait banale ; et maintenant qu’elle ne l’est plus, les affres de ce manque sont une véritable souffrance.

Je voyais maman tous les deux à trois ans environ. Ce matin, le plus dur pour moi est que je n’ai pas trop dit à ma mère combien je l’aimais. J’étais égoïste. Je m’oubliais. On pense qu’on a l’éternité pour dire tout cela. La vie nous arrache un être cher au moment où on s’y attend le moins. Nous sommes les seuls êtres vivants conscients que nous mourrons tous un jour, mais nous ne pensons pas couver d’amour ceux que nous aimons.

Il faut choisir le cercueil, son habillage, les poignées, le coussin. A la maison, il faut encore décider de la robe, des bijoux que maman portera pour son dernier voyage. J’étais seul pour gérer ça. J’ai souffert de l’absence de mes frères à ce moment précis. J’avais besoin d’aide. Souhaitait-elle un enterrement, une incinération ? Un simple « oui, cette robe lui ira bien » aurait suffi.

Un policier entre dans la pièce, pour assister à la fermeture du cercueil. J’embrasse maman pour la dernière fois, sur le front. Elle est congelée. Elle sort de la morgue.
– « Maman, je t’aime ». Je dois sortir. J’ai trop mal, mon chagrin est plus fort que tout, je veux parler à maman. La cruauté de cet instant, du bruit de cette machine qui visse le cercueil, est extrême.

Mes frères sont présents à l’incinération, uniquement parce que je les ai suppliés de venir. Il m’a fallu dix jours pour persuader Eric d’oublier ses griefs envers maman, et d’assister à ses funérailles…

Maman avait un peu plus de cinquante ans. Je suis sorti brisé de cette disparition. Mais j’ai plein de reconnaissance pour celle qui nous a donné la vie, mais aussi permis de comprendre à quel point cette vie fragile et passagère était dénuée de sens, si elle n’était accompagnée par l’amour. Merci maman, de m’avoir aimé, malgré mes défauts, malgré mon égoïsme, malgré mon éloignement.