LA PETITE CLAIRIERE

 

Mes premiers souvenirs remontent à Ouesso. Pour nous les enfants, cet endroit était tout simplement le paradis. Sur trois kilomètres de clairière défrichée avaient été construits quelques maisons, un minuscule embarcadère, et une très grande usine pour la déforestation. Nous avions même un générateur qui nous alimentait en électricité. Un simple sentier de gravier nous conduisait à une jetée aménagée sur le fleuve pour amarrer les hors-bords et les pirogues.



Notre maison en bois trônait sur une colline, offrant une vue magnifique sur le fleuve Sangha. Nous vivions là, coupés de la civilisation, et nous nous fabriquions un monde presque parfait. J’avais alors tout juste quatre cinq ans, les cheveux blonds et longs, les yeux verts, et j’étais maigre comme un coucou. J’étais considéré comme le plus sage de notre fratrie, je passais tout mon temps dehors, à étudier les plantes et les animaux. Mon frère Thierry, d’un an et demi mon cadet, était au contraire un enfant hyperactif.



Et mes parents, qui étaient-ils pour mener cette vie hors du commun ? Mécanicien et comptable, ils se préparaient à une expérience inédite.



Je me souviens de notre voyage pour Ouesso. Dès le matin, au réveil, il faisait une chaleur lourde et étouffante. Nous étions à Brazzaville, au Congo. Brazza est un paradis en comparaison du noir de la pollution occidentale. Le soleil dardait sans pitié ses rayons sur nous. Il n’y avait pas un nuage à l’horizon, rien qu’un ciel bleu, infini, qui s’étendait à perte de vue. Les oiseaux s’étaient repliés dans les manguiers pour échapper à la chaleur diurne. Seuls quelques insectes courageux chantaient depuis leur cachette.



Nous avons pris un petit avion monomoteur, pour atterrir sur le minuscule aérodrome d’Ouesso. De là, plusieurs personnes attendaient pour installer nos bagages dans des hors-bords.
« Tu veux partir avec le premier ou le deuxième bateau ? » m’a demandé maman. J’ai choisi de monter dans le premier, avec Thierry.



Au bout de quelques mètres, le sentier descendait vers l’embarcadère. Le ponton formait une sorte de plate-forme en bois qui allait jusqu’à l’eau. Nous avons sauté dans le bateau et nous nous sommes assis sur de petites planches qui servaient de siège. Le pilote a mis le moteur en marche et nous sommes partis sur le fleuve. Nous avons longé quelques cabanes, des pontons, puis une longue forêt vierge impénétrable, pendant une heure, et enfin nous sommes tombés sur une trouée qui donnait sur une large et longue étendue d’herbe.



Nous avons accosté, sauté à terre. Le pilote s’est tourné vers moi et m’a posé cette question :


- Alors, tu es prêt à découvrir ta nouvelle maison ?


Je lui ai répondu timidement ; « oui ».



Nous avons vécu un peu plus d’un an dans cet endroit paradisiaque. Maman faisait la pâte à pain et papa la cuisait dans le four à bois. Le faon d’une grande antilope Bongo, donné par des pygmées, accompagnait papa tous les matins au travail. Thierry et moi jouions dans le jardin, nous grimpions souvent dans le goyavier face à la maison.

Nous avons dû quitter Ouesso pour Brazzaville, afin de suivre une scolarité normale.